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"Sur le chemin soudain
L'oeil morne d'un yak"
Nous quittons Sarahan pour un voyage en bus sans histoire.
Apres quatre heures en remontant la Sutlej, nous prenons une jeep collective, entasses a onze pour remonter le Kinnaur. Rien a signaler, a part un embouteillage de quinze minutes du a l'ermite joyeux, barbu et aux yeux fous qui prie et donne des offrandes de sucreries aux voyageurs et camionneurs qui empruntent sa route. Dans un camion, une dizaine de joyeux lurons font du tambour et de la trompette, manquant finir au fond des gorges a chaque virage.
Nous faisons une breve pause a Sangla pour dejeuner. La vallee du Kinnaur qui monte vers la frontiere tibetaine chinoise est ecrasee par l'ombre immense du massif du Kailash. De ces trois sommets, dont un pic de six mille quatre cent metres et la montagne sacree de Kilash s'ecoulent deux des plus grands fleuves du monde, le Gange et le Yang Tse qui part vers l'Est et la Chine.
La puissance de la montagne est effrayante. Nous sommes face a la face sud, presque depourvue de neige mais dont les sommets sont aceres. Le flanc de la montagne est comme entaille d'enormes coups de hache. Des lambeaux de nuage dechiquetes flottent contre elle. Impressionnant.
Ici l'atmosphere est proche de celle du Ladakh et du Tibet, lse yeux des habitants sont brides, ils portent des costumes traditionnels en velours emeraude et des chapeaux cylindriques aux ailettes vertes. Nous dejeunons de Chowmein, des nouilles chinoises. Encore un marque de ce changement. A partir de ce point nous ne croiserons plus d'Europeens ou de touristes avant une semaine. Ils sont de toutes facons plutot rares dans la region. Un vieux guide tibetain completement ivre nous assome de questions dont il oublie les reponses en quelques secondes. Du coup nous lui expliquons successivement que nous venons de France, de Belgique, d'Arabie et des iles Nauru sans que ca ne lui pose de probleme de conscience. Dans le village, les petits commerce affichent des etals de legumes et de fruits magnifiques, bien qu'on soit a haute altitude. La prosperite locale est due au grtand barrageen construction qui inondera bientot le bas de la vallee.
"Lointain torrent
Assourdi par le silence"
Nous reprenons un bus pour la route en surplomb qui grimpe dans les sapins vers notre destination. Nous arrivons a la nuit tombee a Chitkul, a pres de 3500 metres d'altitude. La voie lactee brille de tous ses feux, l'air est tres pur et le froid piquant. Nous logeons dans une maison traditionnelle en bois, une batisse au charme incroyable. Cette maison habitee par une famille peut abriter quelques voyageurs. Les deux parents y vivent avec leur quatre filles et leur fils.
Les murs sont de bois et de tourbe sechee, toute la vie se concentre dans la piece centrale. Il y fait plus de trente degres. La piece est sombre; l'unique et minuscule fenetre est fermee d'un volet de bois. La porte ne fait qu'un metre de haut, comme dans une habitation de hobbit. La cuisine est faite par Binky, la deuxieme fille, sur un poele au centre de la piece. Pendant que la petite derniere, Anbika, recite ses lecons et nous apprend quelques mots de la langues de la vallee, le kinnauri, la mere, madame Ganga Devi prepare de la laine pour le metier a tisser.
Chaleur
Du poele qui bourdonne
Douceur
Du poil qui moutonne
Odeur
Des nouilles qui bouillonnent
Lueur
Du feu qui ronronne
Ici l'eau est chauffee sur le poele et on se lave au seau dans une piece ouverte sur l'exterieur bien au dessous de zero. Dans notre chambre construite malheureusement de facon moderne avec de grandes fenetres il fait moins quatre degres a notre reveil. Sans duvets il aurait ete dur de survivre. Mais dans la cuisine, confortablement assis sur des peaux de mouton, en bras de chemise la vie est douce en sirotant un the et en riant avec les enfants. Le plafond est supporte par de lourdes poutres peintes car la region est sujette a de frequents tremblements de terre. Les maisons traditionelles y resistent fort bien, au contraire des cubes de beton "modernes" qui regnent plus bas dans les vallees.
"Les cris des corbeaux
Un rai de soleil
L'eveil"
Dans le matin glace, le soleil chauffe rapidement la face sud de la vallee ou nous sommes installes, et nous partons en expedition. Notre objectif: passer les 4000 metres!
"Une corne cassee
le poil
de bouse tachee
le yak"
Nous grimpons rapidement sur le flanc nord de la vallee, passant quelques vaches a bosse et long poil fameliques et placides. Des vautours gigantesques tournoient au dessus de nos tetes. Mauvais presage?
"Grondement du torrent
Les pentes enneiges
L'herbe dans le vent
Bruisse doucement"
A 4200 metres, nous nous arretons enfin. Notre guide diplome, toujours habile propose de faire un feu. L'endroit parait sec, ca semble risque mais apres tout il s'y connait... Ca ne rate pas, en quelques minutes et malgre le cecle de pierre que nous avons insiste pour installer autour du foyer, les herbes seches s'enflamment et nous voila obliges de sauter partout et de vider notre unique bouteille d'eau sur les braises. J'adore ce guide.
"Mon petit caillou
Fait grandir la montagne"
Apres cette glorieuse epopee en haute alltitude, nous redescendons fierement et passons la soiree dans la delicieuse torpeur tiede de la cuisine. Du pur bonheur.
"Pinki"
Obscurite tiede
Senteurs exotiques
Taches domestiques
La fatigue cede
"Anbika"
Les chants et lecons
Se melent
Patates et oignons
On pele
"Ganga Devi"
La bouilloire siffle
Tourne doucement
Et le feu aui ronfle
S'eteint doucement
Ai bin Anbika, mera naam Anbika. Kis min Ke? Ga tchae tui? Aa nae nan!
Ce langage est etrange et coule comme du lait.
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